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Il a vécu 6 ans avec des électeurs RN pour comprendre leur vote

Avec Félicien Faury, sociologue et politiste, chargé de recherche au CNRS

8 mars 2026Vidéo de 59 minLecture de 5 min

De quoi on parle

Vote de colère, de déclassement, de ras-le-bol : c'est ainsi qu'on résume souvent le vote pour le Rassemblement national. Pourtant, alors que le parti fait figure de favori pour 2027, on comprend encore très mal celles et ceux qui votent pour lui.

Pendant six ans, Félicien Faury a vécu en région PACA et rencontré des électeurs du RN. Il décrit un vote réfléchi, cohérent pour celles et ceux qui le portent, et remet au centre une dimension souvent éludée : le rôle du racisme.

Les 5 leçons à retenir

  1. Déclassement ou racisme : il faut penser les deux ensemble

    Le débat français oppose deux explications, la colère sociale et le racisme. Félicien Faury les tient ensemble : « Le vote RN, c'est une politisation raciste de difficultés sociales. » Le Front national l'avait compris dès les années 1970, avec son slogan « un million de chômeurs, c'est un million d'immigrés en trop ».

  2. Ce ne sont pas les plus pauvres qui votent RN

    Les plus précaires s'abstiennent ou votent à gauche. Les électeurs rencontrés ont « acquis un petit quelque chose » : un CDI, une maison, une stabilité qu'ils ont peur de perdre. La variable qui prédit le mieux ce vote reste le faible niveau de diplôme, bien plus que le revenu.

  3. Coincés entre le haut et le bas

    Ces électeurs se sentent pris en tenaille entre les très riches, qui rendent leur région inabordable, et les minorités des quartiers populaires. Face aux premiers, le fatalisme domine : « Qu'est-ce que tu veux y faire ? » Face aux seconds, on croit pouvoir agir. Les inégalités de classe se dépolitisent, l'immigration se surpolitise.

  4. Bardella ressemble à ses électeurs, Zemmour non

    Sur le terrain, Zemmour passait pour « un gars de là-haut », un journaliste qui écrit des livres. Jordan Bardella vient d'un milieu proche de cet électorat. L'attaquer sur ses diplômes rejoue une scène que ces électeurs connaissent bien : le cancre face au premier de la classe.

  5. Copier le RN ne ramène pas ses électeurs

    Reprendre ses thèmes peut payer à court terme. À plus long terme, les électeurs préfèrent l'original à la copie. Pour Félicien Faury, l'enjeu est de rendre le racisme moins rentable politiquement, avec des projets qui changent la vie de ces électeurs.

Transcript et sources 5 min de lecture

Version écrite de l'entretien, condensée et réordonnée. Les propos de Félicien Faury sont resserrés sans en changer le sens.

Comment rencontre-t-on des électeurs du RN quand on est sociologue ?

J'étais insatisfait de la manière dont on parlait de ce vote. D'un côté, des sondages tous les jours. De l'autre, des micros-trottoirs de deux minutes la veille des élections. Je voulais faire ce que je sais faire : une enquête de terrain, en passant beaucoup de temps avec des personnes qui, à un moment de leur vie, ont voté pour le Rassemblement national.

Je me suis installé sur place et j'ai fonctionné par interconnaissance. Après chaque entretien, je demandais à la personne de me présenter un ami, un collègue, un voisin. Souvent, l'entretien se prolongeait une heure, deux heures, parfois une journée entière. Les questions électorales arrivaient à la fin : ce qui m'intéressait d'abord, c'était leur vie.

Qu'est-ce qu'on comprend en vivant sur place, et pas depuis Paris ?

On partage des repères. Dans une des villes de l'enquête, un bar central avait été repris par un commerçant musulman qui avait arrêté de vendre de l'alcool. Ce bar sans bière revenait dans presque toutes les conversations. Le sociologue Norbert Elias insistait sur l'importance des commérages : quand un même scandale circule partout, quelque chose s'y cristallise, et il faut aller regarder de plus près.2

On dit souvent que ces électeurs sont soit bêtes, soit en colère. Ce vote est-il irrationnel ?

On est enfermé en France dans un faux débat : déclassement ou racisme. C'est une fausse alternative. Le vote RN, c'est une politisation raciste de difficultés sociales et d'incertitudes économiques. Il faut articuler la question sociale et la question raciale, et c'est exactement ce que le Front national a fait dès les années 1970 avec son slogan sur le chômage et l'immigration.

Dans les entretiens, l'alternative entre pouvoir d'achat et immigration n'a aucun sens. Les gens relient les deux : « j'ai des problèmes de pouvoir d'achat à cause des immigrés », ou « pour les régler, il faudrait donner moins à certaines catégories ». Si on ne regarde que la colère sociale, on ne comprend pas pourquoi ces électeurs ne votent pas à gauche.

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Qui sont les électeurs que vous avez rencontrés ?

Ce ne sont pas les plus pauvres. Quand on est pauvre et précaire en France aujourd'hui, on s'abstient la plupart du temps, ou on vote à gauche. Les électeurs du RN ont souvent acquis un petit capital : ils sont propriétaires, en CDI, et ils ont peur de perdre cette stabilité. On les trouve surtout dans les classes moyennes inférieures, et de plus en plus dans des milieux plus aisés.

La variable la plus prédictive, c'est le faible niveau de diplôme, pas le revenu. Beaucoup m'ont dit être arrivés là par leurs efforts, en ne comptant pas leurs heures, plutôt que par les études. Et derrière ce faible diplôme, il y a souvent des trajectoires scolaires difficiles, parfois humiliantes.

La région PACA est riche. Pourquoi le RN y est-il si fort ?

On explique souvent ce vote par la perte : les usines qui ferment, le chômage. Ce n'est qu'une partie de l'histoire. La région PACA vit du tourisme et des services, mais c'est aussi la deuxième région la plus inégalitaire de France après l'Île-de-France. Ces inégalités nourrissent des ressentiments et des craintes sociales.

Sur le plan du logement, les électeurs se sentent coincés. D'un côté, une migration très riche venue d'Europe du Nord, des États-Unis ou de Paris, qui rend l'arrière-pays inabordable. De l'autre, des quartiers populaires qu'ils veulent quitter. Un électeur m'a résumé ça : « Au milieu, tu es mort. »

Pourquoi la colère vise-t-elle les minorités plutôt que les plus riches ?

C'est un des points les plus tristes de l'enquête. Ces électeurs ont une conscience sociale triangulaire : ils sentent une pression d'en haut et une pression d'en bas. Mais ils ne politisent pas les deux de la même façon. Face aux riches qui achètent des villas hors de prix, on me répondait : « C'est scandaleux, mais qu'est-ce que tu veux y faire ? »

Face aux minorités, au contraire, on se dit qu'une action est possible et que Marine Le Pen ou Jordan Bardella feront quelque chose. D'un côté, les inégalités capitalistes se dépolitisent. De l'autre, l'immigration et l'insécurité se surpolitisent. Beaucoup de travaux décrivent ce racisme comme un appât empoisonné : on se rue dessus, mais il empêche des gains plus importants sur le long terme.

Le racisme crée-t-il aussi du lien ?

C'est difficile à entendre, mais oui. Le racisme divise et exclut, et c'est aussi une manière de faire groupe. Voter RN, dans certains milieux, c'est se ranger du côté des « vrais Français », du groupe majoritaire légitime, pour reprendre le terme de la sociologue Colette Guillaumin.3

J'ai rencontré un électeur franco-brésilien, exposé au racisme à son arrivée en France, qui tenait des propos très violents contre les minorités arabo-musulmanes. Tout l'entretien montrait une mise à distance : « je ne suis pas comme eux ». Que des personnes racisées votent RN ne contredit donc pas l'analyse du vote comme politisation raciste.

Qui est le « bon immigré » dans les entretiens ?

Le racisme fonctionne en s'aménageant des exceptions. Sur mon terrain, le bon immigré a deux traits : il travaille, et il ne pratique pas visiblement sa religion, en particulier l'islam. Le sociologue Abdelmalek Sayad l'a bien décrit : le bon immigré est travailleur, poli, docile et discret. Le mauvais, c'est celui qu'on voit trop, qui sort de cet état de dépendance.4

Le mot « immigré » désigne d'ailleurs souvent des personnes françaises depuis plusieurs générations, qu'on continue de renvoyer à leur origine. Quand on parle de submersion migratoire, on parle en réalité de la présence de minorités sur le sol français.

Pourquoi Zemmour n'a-t-il pas pris, et pourquoi Bardella fonctionne-t-il ?

Avec Zemmour, la différence est d'abord une affaire de classe. Sur le terrain, on me disait : « c'est un gars de là-haut, un journaliste, quelqu'un qui écrit des livres ». Personne ne parle de Napoléon ou de civilisation judéo-chrétienne là-bas. Il a visé les classes supérieures, et il a obtenu un vote de classe supérieure.

Jordan Bardella vient au contraire d'un milieu représentatif de cet électorat. L'attaquer sur ses diplômes rejoue la scène du cancre face au premier de la classe, une scène que ces électeurs connaissent bien. Les critiques qui pourraient porter sont ailleurs : l'argent, ceux « qui se gavent », et la parole, ces « beaux parleurs » qui promettent sans rien faire.

Reprendre les thèmes du RN, à droite ou à gauche, ramène-t-il des électeurs ?

C'est mesuré depuis longtemps : ça peut marcher à court terme, mais à plus long terme on perd des électeurs, qui préfèrent l'original à la copie. On légitime des thèmes qui ne profitent pas électoralement. Et quand on lâche sur l'antiracisme, on lâche souvent aussi sur les questions de classe.

Peut-on faire bouger ce vote ?

Il ne faut pas essentialiser les électorats : selon les contextes, les mêmes personnes n'activent pas les mêmes choses. Pendant les gilets jaunes, la question raciale était désactivée. L'enjeu, c'est de démonétiser politiquement le racisme. D'abord en le sanctionnant, y compris au quotidien : sur mon terrain, des propos contre les immigrés ou les assistés circulaient sans la moindre friction.

Ensuite en proposant des projets qui rendent le racisme moins rentable. Les mesures de gauche amélioreraient la vie des personnes que j'ai rencontrées, mais personne n'y croit. Il faut montrer qu'on peut avoir un meilleur hôpital public sans supprimer l'aide médicale d'État, et un meilleur SMIC sans supprimer le RSA.

Notes et sources

  1. Des électeurs ordinaires · Félicien Faury, Seuil, 2024 (poche : Points) ↩
  2. Norbert Elias · Cité pour son travail sur les commérages et les rumeurs ↩
  3. Colette Guillaumin · Citée pour la notion de groupe majoritaire ↩
  4. Abdelmalek Sayad · Cité pour la figure du « bon immigré » ↩

L'invité·e

Félicien Faury
Sociologue et politiste, chargé de recherche au CNRS
Son livre

Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l'extrême droite

Félicien Faury, éditions du Seuil, 2024. Réédité en poche chez Points.

  • Animation : Mathias Jobert
  • Écriture et recherche : Baptiste Brenot
  • Montage : Lilou Cxc
  • Mixage son : Lucien Babin
  • Miniature : Arthur Rivelois

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